Une lecture interpelante: Insoumission à l'école obligatoire de Catherine Baker

14 oct. 2013

Je viens de finir de lire le livre de Catherine Baker, "Insoumission à l'école obligatoire", qui est disponible en pdf ici.


C'est un livre qui a déjà quelques dizaines d'années, il a été ré-édité 20 ans après, en 2006, avec des compléments chiffrés, et reste d'actualité dans sa lutte contre le rouleau compresseur que constitue l'éducation nationale.


Je ne peux pas dire que j'adhère avec toute ces idées (ce qui est relativement normal), et si vous avez le cœur sensible, il vaut mieux passer le chapitre "contre l’assujettissement du sexe mineur", mais par contre, cette lecture m'a poussée de l'avant, m'a secouée (et j'adore quand on me secoue les idées) et m'a donné de nouvelles pistes de réflexion.


Au cas où vous butteriez sur le ton de ce livre, qui est une lettre ouverte à sa fille, avec un franc parlé teinté de gauche radicale et féministe, ou que vous ne souhaitiez pas lire le tout, voici quelques passages qui ont nourri ma réflexion...


"À l’école, c’est primaire mais nécessaire de le répéter, on apprend à
obéir (instits, profs, pions, conseillers d’éducation, censeurs, proviseurs,
tous ont comme première fonction de sauvegarder l’ordre et la discipline).
Dans certaines classes, on vise à obtenir des gestionnaires sachant
compter jusqu’à deux, alors on peut pratiquer le travail en équipe et tel
ou tel simulacre de participation. Mais ce sont des fioritures de papier
crépon. L’essentiel est d’ordre disciplinaire, il ne peut en être autrement
et c’est pourquoi l’État concède à l’Éducation nationale le premier
budget civil de la nation. Qui oserait dire que c’est par respect de la
culture se verrait ridiculisé par la comparaison même du budget de ladite
Culture avec celui de l’École qui en est nécessairement bien séparé. Tous
les ans, quatre-vingt mille Français sachant à peine reconnaître leurs
lettres quittent les classes, il suffira de quatre à cinq ans pour qu’ils viennent
grossir les rangs des deux millions d’illettrés français. Encore ce
chiffre1* est-il très optimiste. Ceux qui gouvernent nos vies ne sont pas
hostiles par principe à la transmission de certains savoirs, simplement ils
ont d’autres priorités en ce qui concerne l’éducation nationalisée des
enfants. Le problème, c’est que ni toi ni moi n’avons les mêmes intérêts
qu’eux à défendre. Tout est là.
Deux solutions : saboter le système ou l’ignorer. J’ai choisi la
deuxième ; la première est sans doute possible pour des guérilleros et
guérilleras aux nerfs d’acier."

"Avant toutes choses, nous garderons donc bien à l’esprit que nous
ne pouvons entendre quiconque parler d’éducation sans préalablement
l’interroger sur la conception qu’il se fait de l’enfance. C’est ici que se
noue la grande affaire.
Quant à moi, je n’emploierai les mots « adulte » ou « enfant » que
pour désigner des personnes plus ou moins éloignées de leur naissance
(douées éventuellement des caractéristiques socioculturelles que leur
impose l’entourage).
Il ne t’a pas fallu douze ans pour comprendre qu’ordinairement qui
dit enfant dit « futur adulte » : l’enfant n’est rien dans son présent qu’un
devenir. On admet alors sans peine que c’est par la force qu’il faille
préparer un être au servage huit heures par jour (sept heures et demi si
on croit aux lendemains qui…), cinq jours par semaine, onze mois par
an et quarante ans de sa vie...
En attendant, le mépris évident que les adultes nourrissent à leur
égard vient de ce que les enfants sont matériellement à leur merci,
n’ayant aucun moyen d’acquérir leur indépendance financière ; ils sont
dits adultes lorsqu’ils deviennent productifs...
Et pourquoi cet enfermement ? Pour la même raison qu’on enferme
des délinquants. Parce que, pendant ce temps-là, « ils ne font pas de
bêtises ». Interroge une dizaine d’adultes, tu verras. Neuf sur dix (je suis
bonne) te diront que si les jeunes n’avaient « rien à faire », ils s’ennuieraient.
Un gosse qui s’ennuie, ça va de soi, ne peut rien faire d’autre que
d’enquiquiner le pauvre monde. Et on occupe les enfants comme on
occupe un pays."

"Ne voient-ils donc pas qu’il va se passer pour l’École ce qui s’est
passé pour l’Église ? En quelques courtes années, la cathédrale s’est
effondrée comme un château de cartes. Certes, il reste des catacombes
et je ne nie pas la fidélité de quelques croyants isolés, mais on ne peut
même plus imaginer quelle emprise la religion chrétienne exerçait sur la
société française il y a à peine vingt ans.
Tout le monde pense aujourd’hui que, hors de l’École, il n’est pas de salut.
On te plaint, ma pauvre enfant, on te voit au ban de notre civilisation.
Dans quelques années, personne ne remarquera même que tu auras pris
quelques longueurs d’avance. À dire vrai, nous savoir « dans le sens de
l’histoire » m’est parfaitement indifférent et je ne le fais remarquer que
pour exciter les parieurs. L’Éducation nationale n’aura qu’un temps. Ça
sent déjà la fin."

"Je ne crois pas du tout qu’une volonté perverse de nos dirigeants ait
fait de l’école ce lieu d’oppression réservé aux enfants. Si cela était, un
complot aussi génial, une organisation aussi subtile de l’exploitation des
intelligences et des énergies ne pourrait provoquer de ma part, devant un
tel machiavélisme, qu’une admiration étonnée. Mais ce n’est pas le cas.
L’institution scolaire est la résultante de plusieurs dynamiques. John
Holt a écrit cette phrase que je trouve infiniment juste : « L’école est
beaucoup plus mauvaise que la somme de ses parties1. » C’est pourquoi
quand un ami enseignant me dit : « Ne suis-je pas gentil avec mes
élèves ? », je lui réponds qu’il joue les imbéciles. Qu’il y ait des gens
bien intentionnés dans l’Éducation nationale n’empêche pas le carnage.
À l’école, une foule de gens apprend à se taire, à penser au son de
cloche, à se croire bête. Et jamais ils ne s’en relèveront. Alors c’est vrai
qu’ils ont été moulés de façon à mettre leurs gosses à l’école et qu’ils le
font sans se poser de questions, mais les cicatrices sont là. D’où ce cri du
coeur d’une institutrice, toute « Freinet » qu’elle soit : « N’empêche que j’ai
souvent le sentiment d’une solitude, liée avant tout à l’idée même d’École,
comme si chacun des adultes, d’une façon inconsciente bien sûr, rejetait
cette École en soi parce que c’est l’École et que, fondamentalement, c’est
connu, on préfère les vacances au boulot1! » J’apprécie que ce soit elle
qui le dise, elle dont la naïveté, pour être polie, ne peut être une excuse
au livre qu’elle a commis et sur lequel je reviendrai.
Imagine un instant que l’obligation scolaire tombe et que les parents
n’aient aucun moyen de faire pression sur leurs rejetons, pense à tes
copains et copines, quel serait le taux de l’absentéisme en classe ? Dis
un chiffre…
Les enfants vont à l’école parce qu’on les y oblige. C’est la première
chose à regarder en face.
Mais le pire, c’est qu’on nous oblige, adultes, à ne pas y aller ! Si elle
n’était jamais obligatoire, une école qu’il resterait à imaginer pourrait
intéresser l’un ou l’autre à un moment de sa vie."

"Je suis toujours aussi effarée de constater la candeur avec laquelle
on ose me rétorquer : « Mais qu’allez-vous chercher là ! L’école permet
l’acquisition du savoir, c’est tout ! »
Il s’agit bien en effet d’acquérir, d’avoir. Et donc, dans la logique du
marché, de produire, de se vendre. Les maîtres modernes insistent
d’ailleurs de plus en plus souvent « au nom de l’autonomie de l’enfant »
sur une pédagogie qui doit amener l’élève à « vendre sa production »2 !
Il est d’ailleurs notable que l’escroquerie commence au berceau. Ne
dit-on pas qu’on construit des crèches pour le « développement des
petits », alors que chacun sait pertinemment qu’on ne construit des
crèches que lorsqu’on a besoin de « libérer » des femmes pour le travail ? Il
n’y a pas, il n’y aura jamais de raisons autres qu’économiques à l’élevage
en série des enfants."


Bon, j'arrête là, je partagerais bien encore plus de passages du livre avec vous, mais ça deviendrait indigeste. Et puis, il est disponible à la lecture en pdf gratuit...

Vous en pensez quoi? Ça vous interpelle aussi?



2 commentaires:

Biomaman a dit…
Ce commentaire a été supprimé par l'auteur.
Biomaman a dit…

Bravo pour avoir le courage d'assumer publiquement tes vues sur l'éducation nationale et sur l'école en France! Je remet en question l'éducation qu'on m'a donnée depuis peu, mais je trouve en effet que ce système ne fonctionne pas et ne sert qu'à fabriquer des esclaves de la société, des robots qui ne pensent plus et qui ne savent pas ce pour quoi ils sont vraiment faits...Je m'intéresse de plus en plus au unschooling ainsi qu'aux écoles Waldorf, et je pense certainement retirer ma fille de 6 ans du système dès qu'elle saura lire. Merci pour cet article qui m'a fait réfléchir!

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